Extrait d'un vol de papillon au-dessus des samādhi et sādhanā pāda de Patañjali.

Papillon Aporia crataegi ( Gazé) fem sur Aphyllanthes monspeliensis sur la Semois en Gaume

 

 Première partie - sūtra 1 à 2

Le Yoga Sūtra de Patañjali est l’un de ces textes fondateurs qui transcende les cultures, les époques et les croyances. Sa portée universelle réside dans la simplicité de son premier mot : Atha,  maintenant . Ce  maintenant  n’appartient à aucune tradition, mais à la conscience de tout être humain. Il ouvre un espace où le divin et l’humain se rencontrent, où chaque chemin spirituel – qu’il soit issu de l’Orient ou de l’Occident – trouve une résonance.

Depuis toujours, le yoga ne se limite pas à une pratique, mais s’adresse à la totalité de l’être, l’anima et l’animus. Il invite à la guérison intérieure, à la réconciliation entre le corps, l’âme et l’esprit ou entre le corps, le cœur et la conscience. Dans la tradition judéo-chrétienne, l’Archange Raphaël incarne cette même dynamique de guérison et de lumière : il est celui qui  guérit Dieu en l’homme et l’homme en Dieu . Placer la pratique du yoga sous sa guidance, c’est reconnaître que toute voie authentique tend vers la restauration de l’unité perdue.

L’enseignement du yoga, transmis de maître à disciple, s’inscrit dans une lignée sans frontière. Depuis 1984, mon rôle d’enseignant m’a offert l’occasion de rencontrer de nombreux maîtres et chercheurs sincères, issus d’horizons variés. Ces échanges, les cours réguliers, les stages partagés — notamment celui organisé pour l’Union Européenne de Yoga à Zinal en 2013 — ont confirmé cette évidence : le yoga est un langage universel. Il parle à toutes les âmes en quête d’essentiel, au-delà des formes et des croyances.

Voici donc un témoignage  sous la forme d’un dialogue qui se veut un hommage aux nombreuses personnes qui m’ont accueilli tel que je suis, qui m’ont accompagné sur le chemin et qui m’ont ouvert à cette ultime vérité que les mots peinent à exprimer. .

Les traductions comparées dans le texte sont extraits de différents livres dont l’ordre est chaque fois respecté :

  1. Philippe Geenens, Les Yogasûtra de Patanjali avec le commentaire de Bhoja, Âgamât, 2003.
  2. Ernest E. Wood, La pratique du yoga ancien et moderne, Payot, 1953.
  3. Jean Weber, Les sūtras de Patañjali, Éditions A.L.T.E.S.S., 1993.
  4. James Haughton Woods, The Yoga-System of Patañjali, 1914.
  5. Jean Papin, La voie du Yoga – Yoga darśana, Dervy, 1984.
  6. Yves Durant d’Aragon, Lumière sur le Yoga royal, Le Courrier du Livre, 1997.

 

 

Partie I samādhipāda de Patañjali.

 

L’ordre des sections

 

Les thèmes de dix entretiens qui clôturent les différentes sections  du premier pāda

 

1.     Sūtra 1 à 4            le but de la coercition de l’activité du chitta

2.     Sūtra 5 à 11          les modes de l’activité du chitta

3.     Sūtra 12 à 16        les moyens de coercition de l’activité du chitta

4.     Sūtra 17 à 18        les caractéristiques issues de la coercition du chitta

5.     Sūtra 19 à 22        les différentes modalités de réalisation de la coercition de                                      l’activité du chitta

6.     Sūtra 23 à 29        les principes de l’identitaire

7.     Sūtra 30 à 31        les obstacles à la coercition de l’activité du chitta

8.     Sūtra 32 à 39        les moyens pour réaliser une coercition de l’activité du chitta

9.     Sūtra 40 à 46        la forme de la coercition de l’activité du chitta

10.  Sūtra 47 à 51        l’objectivité réalisée par la coercition de l’activité  du chitta

 

 


 

 

1 Comment est-ce que le yoga se définit ?

 

I.1 atha yogānuśāsanam /

J’ai découvert les Sūtra de Patañjali au début des années 1980. Depuis, ils sont l’un de mes livres de chevet. Il m’importe de me nourrir de ce texte avant de sombrer dans le sommeil : ainsi, il s’infiltre en moi et me façonne subtilement, de l’intérieur, au fil du temps.

Les Yoga Sūtra sont le śāstra du yoga, constitués de 195 sūtra répartis en quatre pāda.
Sūtra signifie dicton, sentence ou maxime, mais sa traduction littérale est  fil , à l’image d’un collier de perles. Ils sont attribués à Patañjali (vers 200 av. J.-C.), qui n’a pas inventé le yoga mais s’inscrit dans la continuité d’une longue lignée de Maîtres et de Traditions. Cet enseignement se distingue des autres voies spirituelles en plaçant l’homme, face à la vie, au centre du questionnement. Il me semble opportun de lire chaque sūtra en cherchant à quelle question il répond.

Chaque Yoga Sūtra est très concis, mais il suscite une myriade de points de vue, rendus possibles par la magie du sanskrit, mais chacun répond à un questionnement fondamental. Le premier sūtra, cependant, semble avoir échappé à cette pluralité de commentaires : le lecteur passe souvent au-dessus sans lui accorder un regard neuf et pénétrant. Or la particularité du Yoga Sūtra est de placer l’homme au centre du débat. La curiosité, l’impatience ou même le respect excessif de la Tradition sont peut-être des obstacles à dépasser pour s’arrêter véritablement sur ce premier sūtra.

La résistance intérieure à la recherche du Soi (draṣṭu) constitue aussi un frein important. Mais le travail sur soi accomplit davantage que tout prosélytisme : cet effort intérieur conduit à une connaissance concentrique du moi et développe la compréhension dans des domaines polymorphes. Cette approche du Soi, jamais tarie, est une source inépuisable de transformation. Le sens de la vie ne nous est révélé que rétrospectivement, et la réponse s’affine à mesure que le discernement grandit en nous.


Les traductions comparées

 

1.      Maintenant (atha), l'enseignement (anuśāsanam) du yoga (yoga).

2.      Maintenant, voici l’enseignement du yoga.

3.      Et maintenant commence l’enseignement sur le yoga. 

4.      Now the exposition of yoga (is to be made).

5.      Voici l’enseignement traditionnel du yoga.

6.      Maintenant, l’enseignement du yoga.


 

Dans ce premier sūtra, le verbe bhavati ( être ) est sous-entendu, comme dans de nombreux autres sūtra. Ce premier énoncé donne le ton de toute la doctrine : il entre immédiatement dans le vif du sujet.

1 – Atha : maintenant

Atha ouvre invariablement le chemin du yoga. Il introduit le texte tout entier et marque l’unité de l’enseignement contenu dans les Yoga sūtra, mais aussi celle de la vie de chacun.
L’instant présent, le  maintenant , ne demande aucun préalable. Il se situe à la lisière du passé et à l’aube du futur, sans appartenir ni à l’un ni à l’autre. Cet espace-temps, hors du temps, est accessible à tous à chaque respiration.

Adhérer à l’étude du yoga est un acte libre. Rien ne peut préparer ce saut dans l’inconnu issu du vide abyssal de l’instant présent. Prendre du recul sur son passé et abandonner toute projection vers l’avenir permet d’accueillir le moment dans sa nudité.
Il s’agit simplement de discerner en soi les mobiles qui vont initier l’action. Celle-ci conditionnera l’instant suivant. Ainsi, le processus de vigilance intérieure reste essentiel pour s’ouvrir à l’acte créateur qui m’accomplit.

 Ce que j’accomplis à chaque instant est ce que je suis.  est peut-être la sentence à intégrer. Ce moment unique est au cœur de la démarche du yoga. Nous approfondirons cet aspect tout au long de cet exposé.


2 – Yoga

Le mot yoga ne souffre d’aucune traduction : il reste égal à lui-même dans toutes les langues.
Il exprime à la fois une doctrine, une technique, une méthode, une philosophie et un art de vivre universel. Sa portée est immense, du plus concret au plus subtil,  selon le point de vue du sādhaka qui l’étudie, le pratique ou le vit à cœur ouvert. Il recouvre plusieurs notions : l’union, l’unité, le bonheur, ou encore l’art d’ être à la bonne heure .


3 – Anuśāsanam

l’enseignement traditionnel

·       anu : à la suite

·       √śās : éclairer, illustrer, rendre plus clair

·       āsana : se poser

Le terme central de ce sūtra est anuśāsanam. Les commentaires soulignent que l’enseignement s’appuie sur une longue tradition de maîtres et de disciples. Le mot  enseignement  implique rigueur et filiation. La vérité se cherche en l’homme à travers un sens critique et une quête sans compromis.

L’étudiant (sādhaka) est un  contre-diseur  potentiel : il est au cœur du processus d’ apprenti-sage . Le maître, quant à lui, vise à ouvrir l’élève à sa propre vérité, expurgée de préjugés, de croyances et de dogmes.

Ce premier sūtra éclaire aussi la relation maître-disciple. On dit :  Quand le disciple est prêt, le maître vient.  Mais ici, l’effort repose sur le maître : il doit être authentique et vrai. Le disciple, lui, n’a besoin d’aucun préalable, si ce n’est une personnalité affirmée.
Le maître sans ego est l’élément vide de la relation : il transmet l’enseignement lié à la Tradition, l’éclaire de sa personnalité, mais reste fidèle à la lignée pour permettre la transmutation du sādhaka. Si le maître a un ego prononcé, ou si le disciple manque de force intérieure, la relation devient dogmatique, voire sectaire, à l’opposé de la voie du yoga.

La clarification (śās) amène la sérénité, comme une décantation des matières lourdes dans le fluide vibratoire qui nous anime : blessures, frustrations, désirs, émotions inachevées… tout ce qui empêche de vivre l’instant présent dans une liberté créatrice.


Un commentaire du sūtra

1 - Atha, l’instant présent, se situe à la suite de tous les instants précédents. Il n’est, malgré tout,  pas sans lien aux instants précédents, bien qu’il soit unique.

L’instant présent se vit pleinement lorsqu’il n’est ni un rendez-vous avec le passé ni une projection vers le futur. Il est ce lieu du temps où le passé n’a plus de futur. Il peut aussi être ce lieu où un des futurs possibles prend forme.

Dans l’instant présent, le champ de possible est accessible. Nous devenons ce que nous mettons au monde à travers les actes que nous accomplissons.

Il semble fondamental de distinguer la différence en l’acte et l’action !

Les actions sont des répétitions du passé ; les actes sont créateurs et ouvrent sur un futur inconnu. Ils participent à l’accomplissement du svadharma du sādhaka : l’homme marche alors sur son propre chemin. Il se crée à partir de l’inconnu de lui-même.

Dans l’instant présent, le sādhaka pose un choix comme  acte créateur de lui-même . Cela demande d’accomplir pleinement pratyāhāra pour être disponible au subtil de l’instant.
Être intérieurement pacifié et unifié est la clé qui ouvre à cette instantanéité. Le conflit avec soi et avec le monde s’efface alors pour laisser place à la cohérence intérieure et extérieure, à l’harmonie entre sa vie et le monde.

2 - Vient ensuite le mot yoga.

Mot complexe et infini, il peut être vécu comme discipline (tapas), comme un moment d’intense d’introspection (svādhyāya), ou comme un acte de foi (īśvarapraṇidhāna, cf. Y.S. II.1).
À chaque instant, le sādhaka est à la fois l’acteur, l’action et le bénéficiaire de l’acte posé.
Le mot yoga devient alors labeur, ouvrage ou œuvre selon le vécu du pratiquant.
C’est la rencontre avec notre liberté fondamentale, que le yoga nomme kaivalya.

3 - Anuśāsanam est le troisième aspect de cette trinité.

Tout se tient : les lois universelles gouvernent le pratiquant et le monde : tu récoltes ce que tu as semé .

L’acte de choisir son état d’âme à chaque instant repose sur un libre arbitre absolu, expression de la souveraineté intérieure. Personne n’échappe à l’action, mais seul l’acte, accompli en pleine présence, est libérateur : il ne laisse aucune trace sur le chemin intérieur du sādhaka.

L’action, réaction émotionnelle ou inconsciente, ne libère pas du passé-futur ; l’acte, lui, repose sur la pleine présence.

Pour illustrer cette distinction : la pousse d’une feuille sur l’arbre est un acte ; ses mouvements sous le vent sont une action.

Le yoga nous invite à être simplement présents à nous-mêmes pour choisir, à chaque instant, ce qui est juste pour soi et pour le monde. L’art du yoga ne nous sépare pas du monde, mais nous y intègre pleinement, comme acteurs du changement — malgré les incompréhensions de ceux qui ne suivent pas cette voie.


Au commencement, la fin est déjà contenue.
Lire ce premier sūtra comme une mise en application du libre arbitre dans l’acte rejoint la conclusion du pāda IV : pariṇāma. Il n’y a que le changement qui soit.

Cette fenêtre sur le monde, dans l’instant présent, est triple : atha – yoga – anuśāsanam.
On peut y voir l’intrication du Présent, de l’Acte et de l’Acteur.


Une formulation succincte

L’instant présent se place irrémédiablement à la suite des autres comme le seul moment où toutes les forces vives issues de l’expérience existentielle se réunissent en vue de l’accomplissement de la liberté, en soi et par soi.


Question

La question qui se pose est assez simple et elle est duelle : qui suis-je et que suis-je ?

Réponse

La question est vraiment essentielle. Elle se pose non pour changer le monde ou pour le conquérir mais guider celui qui pose la question vers les cimes de lui-même en l’invitant à trouver sa propre réponse aux questionnements de la vie.

Le  yoga  repose sur deux affirmations. La première affirme ce que le yoga est et la deuxième ce que le yoga n’est pas. Entre ces deux opposés, il y a une révélation du soi dans sa vraie nature.

Les deux réponses partent de la même constatation : naturellement, il n’y a pas de silence mental. Le cheminement en yoga invite en premier lieu à faire le constat du monologue intérieur continuel.

Lorsque vous croisez un passant dans la rue qui parle tout seul, cela peut vous interpeller parce que vous le constatez. Mais ce même verbiage mental dans votre tête, ne vous interpelle pas. Pourquoi ?

C’est le premier pas sur la voie du yoga. Se sentir interpeller par sa propre impuissance à faire taire ce monologue intérieur par la volonté. Vous êtes comme prisonnier de cette voix qui vous envahit complètement et à laquelle vous vous identifiez dans votre ignorance, avydhya Y.S.II.3.


I.2 yogas’cittavṛttinirodhaḥ/

 

Le yoga se définit donc comme une suspension d’une activité mentale au sens large, comme une immobilisation fait de la pensée névrotique. Le  chitta  ne se limite pas à la pensée mais à toutes les densifications différentes de la pensée, du plus subtil jusqu’à l’action ou à l’acte. Cela englobe le corps physique et ses affects ainsi que  le mental, siège de l’intellect et de l’intuition. Cela comprend également les émotions qui sont une réaction du corps conjointement avec le mental gouverné par l’ego.

 

Le yoga ne souhaite aucunement la disparition du  chitta  mais bien son apprivoisement et in fine, sa collaboration en vue de créer son monde.

Cet apprivoisement ne se fait pas par la violence mais par la tempérance. Le temps est un facteur important dans l’approche du soi. Il y a lieu de puiser ses ressources dans un pan profond de notre être là où la patience est reine.

 

Ce sūtra révèle aussi une implacable réalité. C’est une vérité non dite mais incontournable : personne ne peut être en yoga à votre place. Si quelqu’un mange une pomme, vous ne la goûterez pas, même s’il vous en parle avec ardeur, enthousiasme et joie. Il en est de même avec le yoga. Le yoga advient par votre propre cheminement, pas à pas, jour après jour, instant après instant.

 

Comme dans toute randonnée, il y a un mystère qui se dévoile derrière chaque panorama et à aucun moment, la certitude d’être arrivé ne peut nous consoler de notre impatience. C’est pour cela que Patañjali convoque en premier lieu  tapas  au premier sūtra du second livre. L’ardeur au travail est de mise et à chaque jour suffit sa joie.

 


 

Les traductions comparées

 

I.2 yogas’cittavṛttinirodhaḥ/

 

1.   Le yoga (yoga) est le recouvrement (nirodhaḥ) des activités (vṛtti) du mental (citta),

2.   Le yoga est le contrôle des idées dans l’esprit.

3.   Le yoga est l’apaisement complet de toute activité mentale.

4.   Yoga is the restriction of the fluctuations of mind-stuff.

5.   Le yoga consiste à suspendre l’activité psychique et mentale.

6.   Yoga est l’arrêt des développements de la pensée.


Une formulation succincte

Le yoga se trouve dans l’immobilité totale du chitta.


Nous sommes dans cet intervalle entre ce qu’est le yoga et ce qu’il n’est pas. Il y a donc un espace sans espace entre ces deux positions. Comme il y a un espace entre l’inspire et l’expire et entre l’expire et l’inspire. Comme il y a un espace entre la lumière allumée et la lumière éteinte lorsqu’on manipule l’interrupteur.

Le yoga nous ouvre donc au lieu où la parole n’est plus. Où les mots pour le dire ne sont pas conçus. Le yoga nous ouvre dès lors à l’espace de tous les possibles

 

  deuxième partie - sūtra 3 à 4


I.3 tadā draṣṭuḥ svarūpe'vasthānam/

 

Patañjali nous affirme que ce lieu inconcevable par le chitta est notre vrai nature. Et par respect, par émerveillement, par prudence, par impuissance, Patañjali n’en dit pas un mot tout au long du texte.


Les traductions comparées

 

I.3 tadā draṣṭuḥ svarūpe'vasthānam/

1.   En conséquence (tadā), il y a l'instauration (avasthānam) du spectateur (drastuḥ) dans sa vraie (sva) nature (rūpa),

2.   Alors il y a installation du Contemplateur dans sa propre nature.

3.   Alors la Conscience Pure, notre véritable nature, se révèle.

4.   Then the Seer (that is, the Self) abides in himself.

5.   C’est alors que le Voyant, le Soi, réside en sa propre nature ;

6.   Alors, (il y a) établissement du voyant en sa forme propre,


Une formulation succincte

 Le yoga se révèle à lui-même et il n’y a pas de mot pour le décrire.


 

I.4 vṛtti sārūpyam itaratra/

 

A l’opposé de ce chemin se trouve un autre extrême qui semble être le quotidien ordinaire de chacun qui ne s’est pas posé la question essentielle : qui suis-je et que suis-je ?

 

Plus loin dans le texte, Patañjali nous dit que cet état est issu de notre ignorance fondamentale : avidyā (Y.S.II.4), le fait de ne pas voir le réel dans la réalité.

Cette cécité nous met en confusion et il y a alors en notre mental une superposition des champs de consciences comme dans un mélangeur.

Cette situation est commune et normale tant que la voie spirituelle n’est pas entamée. Le yoga n’est pas la seule voie possible … d’autres chemins sont disponibles aux hommes de bonne volonté.

Mais il y a un avant et un après. Si le premier pas sur la voie est accompli, il est impossible de faire demi-tour. C’est un fait  ON/OFF. Le choix vous appartient sans qu’il y ait un mérite ou  un démérite quelconque.

 


Les traductions comparées

 

I.4 vṛtti sārūpyam itaratra/

 

1.   Dans le cas contraire (itaratra), il y a surimposition (sārūpyam) des activités (vṛtti),

2.   Sans quoi il y a identification avec les idées.

3.   La Conscience Pure est généralement voilée par l’activité mentale.

4.   At other times it (the Self) takes the same form as the fluctuations (of mind-stuff).

5.   Dans les autres cas on l’identifie aux opérations mentales ;

6.   Sinon, il prend l’aspect des développements (de la pensée)


Une formulation succincte

 Pour ceux qui ne sont pas en chemin, la vie est confuse par le fait de l’identification aux différents aspects d’eux-mêmes. 


Dialogue 1 sūtra 1 à 4 Comment est-ce que le yoga se définit ?

 

Question :

 

À la lecture de ces quatre sūtra, j’ai l’impression qu’il s’agit d’affirmations absolues auxquelles on ne peut pas s’opposer ou qu’on ne peut pas questionner. Est-ce que la voie du yoga est autoritaire ?

Réponse :

On peut comprendre cette impression.

Ces quatre premiers sūtra du yoga posent un cadre très clair. Mais cela ne signifie pas que la voie soit autoritaire. Elles affirment la primauté des lois ontologiques sur les lois humaines. Elles décrivent donc une réalité de l’expérience humaine plutôt qu’elles n’imposent une croyance. L’humain est, par ces lois ontologiques, créateur conscient ou inconscient de sa propre destinée. Ces principes ont été très clairement formulés par le XIV Dalaï Lama Tenzin Gyatso qui a surement lu la Brihadaranyaka upanishad 4.4.5. :

Sur le plan du subtil

 

Sème une pensée, tu récolteras un acte.

Sème un acte, tu récolteras une habitude.

Sème une habitude, tu récolteras un caractère.

Sème un caractère, tu récolteras un destin.

 

 

 

Sur le plan de la forme

 

Change un acte, tu modifies une habitude.

Change une habitude, tu modifies ton caractère.

Change ton caractère, tu modifies ta pensée.

Change ta pensée, tu modifies ton destin.

Le premier mot, atha, signifie simplement  maintenant . Il marque le début d’un enseignement, mais aussi un moment particulier : celui où l’on est prêt à écouter et à pratiquer.  Le yoga observe que tout s’inscrit dans le temps : chaque instant est précédé d’un autre et suivi d’un autre. Cette continuité forme ce que le yoga appelle plus loin  kāla  le temps.. Cependant, certains moments sont décisifs. Par  exemple, l’eau chauffe progressivement mais c’est à 100 degrés Celsius qu’elle bout. De même, dans la pratique, il peut y avoir un moment de bascule : une compréhension ou un éveil qui apparaît après une longue maturation. Il y aura alors un avant et un après cette expérience.

Le deuxième aspect est  nirodha , l’apaisement du mental au sens large. Il ne s’agit pas de vouloir arrêter ou de tuer le  chitta  ! Il est seulement question d’apaiser les fluctuations du mental. Le mental est un merveilleux outil : il permet de percevoir, de penser, de créer, d’agir. Mais lorsqu’il est continuellement agité, il empêche de voir clairement.  Nirodha  est donc une suspension, un apaisement, comme lorsque l’on pose les couverts entre deux bouchées. Ce n’est pas un rejet de la pensée, mais une mise au repos.

Le troisième aspect est l’émergence du  draṣṭā , le spectateur dans sa nature propre. Cet expérience n’annule nullement le phénomène de l’incarnation et ne modifie en rien le quotidien de celui qui en fait l’expérience. Cela ne signifie pas quitter le monde ni arrêter de vivre. L’expérience continue, mais le rapport à l’expérience change. Il y a plus de clarté, sans identification aux pensées et aux émotions névrotiques. Ce n’est pas un état d’être spectaculaire, mais seulement une stabilité intérieure. Il ne s’agit pas de forcer cet état : il apparaît progressivement, comme l’eau qui finit par bouillir après avoir été chauffée longtemps. Il n’y a rien d’autre à faire que de vivre la recherche de la suspension du  chitta  dans son intégralité et sans la pression du  vouloir réussir .

Le quatrième aspect de ces quatre affirmations est  sārūpyam  qui est l’état d’identification aux fluctuations du  chitta . Chacun prend ainsi la forme de ce qu’il pense être ou avoir.  Cela est pour chacun la situation de naissance. Cet état est notre condition ordinaire. Il n’y a pas de faute en cela. C’est simplement la manière habituelle dont fonctionne l’esprit humain. Le reste du  texte des yoga sūtra analyse cette situation et propose des moyens pour retrouver la clarté, tout en continuant à vivre pleinement l’incarnation.

En résumé, la voie du  yoga n’est pas autoritaire ! Elle ne demande pas de croire, mais d’observer et d’expérimenter. Les sūtra sont formulés de manière concise et affirmée, mais ils décrivent un processus intérieur accessible à tous.

C’est une humble démarche d’expérience en trois paliers et non d’obéissance :

D’abord reconnaître le fonctionnement du  chitta ,

Deuxièmement, apprendre à l’apaiser complètement,

Troisièmement, découvrir ce qui demeure lorsque toute agitation du  chitta  cesse.


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